Shillelaugh: le retour d’un vétéran aux 95 missions

Warren Pietsch à l’atterrissage à Oshkosh ( Photo © Damien Defever pour LEB )

Après Sierra Sue II, Lope’s Hope 3rd, Miss Kitty III ou encore Thunderbird, AirCorps Aviation franchit une nouvelle étape dans les standards de restauration avec Shillelaugh, le dernier projet réalisé pour le Dakota Territory Air Museum. Quelques jours seulement après son premier vol, l’avion était présenté au public lors du dernier AirVenture à Oshkosh. L’objectif était de restituer avec le plus de fidélité possible l’apparence d’un Mustang ayant accompli 95 missions de combat, plutôt que celle d’un avion fraîchement sorti des chaînes de North American.

Construit sous le numéro de série 42-106602, ce P-51B rejoint au printemps 1944 le 353rd Fighter Squadron du 354th Fighter Group, première unité américaine à engager le Mustang à moteur Merlin au combat. Son pilote attitré, le lieutenant David O’Hara, le baptise Shillelaugh, du nom du bâton de combat traditionnel irlandais transmis dans sa famille depuis plusieurs générations.

Au cours des mois qui suivent, l’appareil participe à l’escorte des bombardiers de la 8th Air Force, à des missions de chasse libre et d’attaque au sol au-dessus de la France, de la Belgique et de l’Allemagne. Dix-neuf pilotes se succèdent à ses commandes, mais O’Hara effectue à lui seul près de cinquante missions. Grâce au travail de son équipe de mécaniciens, saluée pendant la guerre pour l’excellente disponibilité de l’appareil, Shillelaugh accomplit un total exceptionnel de 95 missions opérationnelles, un chiffre particulièrement élevé pour un chasseur engagé quotidiennement sur le front européen.

Le 16 août 1944 marque sa dernière sortie. Alors que David O’Hara est en permission, le major Kenneth H. Dahlberg, tout juste revenu de Londres, remplace au pied levé un pilote indisponible. Il décolle sans équipement de survie, toujours vêtu de sa tenue de sortie et chaussé de ses souliers civils.

Au-dessus de la forêt de Rambouillet, les vingt-quatre Mustang du groupe tombent sur une importante formation de chasseurs allemands. Le combat s’intensifie lorsqu’une seconde vague surgit des nuages. Dahlberg abat trois appareils ennemis au cours de l’engagement, devenant un as ce jour-là. Mais son Merlin est touché et perd rapidement toute sa pression d’huile. Malgré un pare-brise entièrement recouvert d’huile, il parvient encore à abattre un dernier adversaire avant de gagner les nuages puis d’évacuer son appareil en parachute. Le Mustang s’écrase près de Gué d’Aulne, au sud de Paris, mettant fin à une carrière exceptionnelle de 95 missions.

À peine arrivé au sol, Dahlberg est recueilli par Denis et Madeleine Baudoin, propriétaires du domaine où il a atterri. Alors que des soldats allemands fouillent immédiatement les environs, Madeleine Baudoin le cache dans un étang où il reste immergé en respirant à travers un roseau jusqu’à la fin des recherches. Hébergé ensuite dans une dépendance du domaine, il est pris en charge par la Résistance avant d’être conduit, après plusieurs dizaines de kilomètres parcourus à bicyclette et à pied, jusqu’aux lignes américaines.

Cette rencontre donnera naissance à une profonde amitié entre Kenneth Dahlberg et la famille Baudoin. Après la guerre, l’ancien pilote reviendra régulièrement leur rendre visite en France.

Pendant plus de soixante-quinze ans, les restes de Shillelaugh demeurent enfouis dans le champ où l’avion s’est écrasé. À l’initiative de Paul Ehlen et Jack Larsen, AirCorps Aviation entreprend des recherches afin de retrouver précisément le site du crash. Les premières investigations débutent en 2018 et les fouilles sont finalement réalisées en juillet 2020, malgré les contraintes liées à la pandémie de Covid-19. L’opération revêt alors un caractère d’urgence, la propriété devant être vendue peu après. Si les vestiges retrouvés sont trop endommagés pour être largement réutilisés, ils permettent de confirmer l’identité de l’appareil et d’enrichir considérablement sa documentation historique.

La reconstruction débute alors dans les ateliers d’AirCorps Aviation. Pendant près de quatre années, les équipes du Minnesota s’appuient sur un important stock de pièces North American d’origine constitué au fil des restaurations précédentes. De nombreux ensembles provenant de P-51B et de P-51C sont ainsi intégrés à l’appareil, permettant de conserver une forte proportion de composants d’époque tout en répondant aux exigences actuelles de navigabilité.

Mais la véritable originalité de Shillelaugh apparaît dès les premiers regards. Contrairement aux warbirds habituellement restaurés dans une finition quasi parfaite, AirCorps Aviation a choisi de reproduire fidèlement l’état de l’avion tel qu’il apparaissait durant l’été 1944, après plusieurs mois d’opérations intensives.

Pour y parvenir, les restaurateurs se sont appuyés sur les photographies d’époque, les pièces récupérées lors des fouilles ainsi que sur de nombreux éléments originaux conservés dans leurs ateliers. Chaque détail a été étudié puis reproduit avec précision.

Les bandes d’invasion présentent les mêmes irrégularités que celles peintes à la hâte avant le Débarquement. Les débordements de peinture, les coulures, les traces de poudre autour des mitrailleuses, les résidus d’échappement, les éclats de peinture ou encore les différences de teinte entre certains rivets ont tous été recréés. Même les marques laissées par le soudage par points, les apprêts visibles sous certaines tôles ou les petites imperfections de fabrication observées sur les pièces North American d’origine ont été volontairement conservés.

L’objectif n’était pas de construire le plus beau des Mustang, mais de montrer au public ce qu’était réellement un P-51B après plusieurs mois de guerre. Une démarche rarement poussée aussi loin, qui fait de Shillelaugh bien davantage qu’une reconstruction : un véritable témoignage de l’aspect qu’avait un Mustang en première ligne durant l’été 1944.

Avec Shillelaugh, AirCorps Aviation signe sans doute sa restauration la plus ambitieuse à ce jour. Un projet qui fera désormais vivre l’histoire de ce Mustang au sein de la collection volante du Dakota Territory Air Museum.


En complément de cet article, nous présentons ici quelques profils réalisés par Gaëtan Marie en collaboration avec AirCorps Aviation lors de la création du dossier historique du P-51B-10-NA 42-106602. Ces illustrations représentent le 42-106602 à différents moments de sa carrière, montrant l’évolution de ses marquages mais aussi de ses équipements.

Le P-51B-10-NA, 42-106602 à sa sortie de l'usine North American d'Inglewood, en Californie. Les P-51B-10-NA ont été réceptionnés par les USAAF entre décembre 1943 et février 1944. (Illustration © Gaëtan Marie)

Le P-51B-10-NA, 42-106602 à sa sortie de l’usine North American d’Inglewood, en Californie. Les P-51B-10-NA ont été réceptionnés par les USAAF entre décembre 1943 et février 1944 ( Illustration © Gaëtan Marie)

Le P-51B-10-NA 42-106602 en juin 1944. Ce sont ces couleurs et marquages qui ont été retenus pour la restauration. (Illustration © Gaëtan Marie)

Le P-51B-10-NA 42-106602 en juin 1944. Ce sont ces couleurs et marquages qui ont été retenus pour la restauration  ( Illustration © Gaëtan Marie )

Durant l'été 1944, "Shillelaugh" devient "Shillelagh" et reçoit un nouveau nose-art.Les bandes d'invasion sont retirées de l'extrados des ailes et du haut du fuselage. D'après les photos disponibles, les bandes blanches semblent avoir été assombries afin de rendre l'avion moins visible - une pratique relativement courante dans certaines unités. (Illustration © Gaëtan Marie)

Durant l’été 1944, « Shillelaugh » devient « Shillelagh » et reçoit un nouveau nose-art.Les bandes d’invasion sont retirées de l’extrados des ailes et du haut du fuselage. D’après les photos disponibles, les bandes blanches semblent avoir été assombries afin de rendre l’avion moins visible – une pratique relativement courante dans certaines unités ( Illustration © Gaëtan Marie )

L'une des photos d'époque de "Shillelagh" montre qu'il a reçue une verrière Malcolm, dévelopée par les Britanniques pour leurs Mustang. Ces verrières amélioraient considérablement la visibilité et certains Mustang américains en ont été équipés. (Illustration © Gaëtan Marie)

L’une des photos d’époque de « Shillelagh » montre qu’il a reçue une verrière Malcolm, dévelopée par les Britanniques pour leurs Mustang. Ces verrières amélioraient considérablement la visibilité et certains Mustang américains en ont été équipés  ( Illustration © Gaëtan Marie )

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